FSALE

 

 

 

Il est très intéressant de lire le récit aussi vivant qu’émouvant du combat de Camerone écrit par un survivant le caporal Maine.

 

« Nous faisions partie des renforts de toutes aemes envoyés à la suite du général FOREY après l’échec de Puebla. Le Régiment Etranger, qui avait si souvent fait parler de lui en Algérie, allait trouver au Mexique de nouvelles occasions de se distinguer.

 

Sitôt débarqués, nous avions été dirigés sur l’intérieur ; notre 3ème bataillon s’était arrêté à la Soledad, à huit lieues environ de la Vera Cruz ; les deux autres, avec le colonel JEANNINGROS, avaient continué jusqu’à la chaine de Chiquihuite, en bas duquel ils s’étaient établis, tenant ainsi la route qui de la Vera Cruz mène à Cordova.

 

Une belle compagnie que la nôtre, la 3ème du 1er, comme on dit à l’armée, et qui passait à bon droit pour une des plus solides de la Légion ! Il y avait là de tout un peu comme nationalités – des polonais, des allemands, des belges, des italiens, des espagnols, gens du Nord et gens du Midi, mais les français étaient encore la majorité. Comment ces hommes, si différents d’origine, de mœurs et de langage se trouvaient-ils partager les mêmes périls à tant de lieues du pays natal ? Par quels besoins poussés, par quelle soif d’aventures, par quelles séries d’épreuves et de déceptions ? Nous ne nous le demandions même pas ; la vie en commun, le voisinage du danger avaient assoupli les caractères, effacé les distances, et l’on eut vraiment cherché entre des éléments aussi disparates une entente et une cohésion plus parfaites. Avec celà tous braves, tous anciens soldats, disciplinés, patients, dévoués à leurs chefs et à leur drapeau.

 

Nous comptions dans le rang au départ 62 hommes de troupe, les sous-officiers compris, plus 3 officiers : le capitaine DANJOU, adjudant-Major, le sous-lieutenant VILAIN, et le sous-lieutenant MAUDET, porte-drapeau, qui, bien qu’étranger à la compagnie, avait obtenu de faire partie de la reconnaissance. Notre lieutenant malade, resta couché au camp de Chiquihuite. Nous avions la tenue d’été : petite veste bleue, pantalon de toile, et, pour nous garantir du soleil, l’énorme « sombrero » du pays en paille de latanier, dur et fort, qui nous avait été fourni par les magasins militaires. Nos armes, comme celles des autres troupes du corps expéditionnaire, étaient la carabine Minié à balle forcée, alors dans tout son prestige, et le sabre-baïonnette. Deux mulets nous accompagnaient, portant les provisions de bouche.

 

Au point du jour, nous approchions du village de Camaron, en espagnol : écrevisse ; il tire ce nom bizarre d’un petit ruisseau qui coule à quelques centaines de mètres et qui, paraît-il, abonde en crustacés d’une grosseur et d’une saveur sans pareilles.

 

Comme presque tous les villages aux alentours, celui-ci était complétement ruiné par la guerre. D’ailleurs il ne faudrait pas se méprendre sur l’importance du dégât : un méchant toit de chaume, fort bas, qui descend presque jusqu’à terre, soutenu tant bien que mal par deux ou trois pieux mal dégrossis ou quelques branches d’arbres, parfois une poignée de boue pour boucher les trous, voilà ce qui constitue l’habitation d’un indien, et si elle risque de s’écrouler dès qu’on a tourné le dos, du moins n’en coûte-t-il pas beaucoup pour la rebâtir. Les maisons vraiment dignes de ce nom et solidement construites sont toujours la grande exception.

 

Camaron n’en comptait qu’une alors : c’était, sur le côté droit de la route, un vaste bâtiment carré, mesurant à peu près 50 mètres en tous sens et construit dans le goût de toutes les haciendas ou ferme du pays. La façade tournée vers le Nord et bordant la route, était élevée d’un étage, crépie et blanchie à la chaux, avec le toit garni de tuiles rouges. Le reste se composait d’un simple mur très épais, fait de pierres et de torchis et d’une hauteur moyenne de trois mètres ; deux larges portes s’ouvrant à la partie Ouest donnaient accès dans la cour intérieure, nommée « corral » : c’est là que, chaque soir, en temps ordinaire, on remise les charriots et les mules par crainte des voleurs, toujours très nombreux et très entreprenants dans ces parages comme dans tout le Mexique.

 

De ce fait, après une longue course sous bois, comme nous n’avons trouvé nulle part trace de l’ennemi, nous nous rabattions sur Palo-Verde. A cet endroit, le terrain, qui s’élève légèrement, est entièrement dégarni dans un rayon de plusieurs centaines de mètres ; mais la forêt reprend bientôt, plus verte et plus touffue que jamais.

 

Nous marchions déjà depuis plus de six heures ; il était grand jour, et le soleil, dardant tous ses feux, nous promettait une chaude journée. On fit halte. Des vedettes sont placées autour de la clairière en prévision d’une surprise, les mulets sont déchargés, et le caporal MAGNIN part pour la fontaine avec une escouade. Un grand hangar en planches, couvert de chaume, était établi sous un bouquet d’arbres, à l’abri du soleil. Tandis qu’une partie des hommes coupe du bois, prépare le café, d’autres s’étendent pour dormir.

 

Une heure ne s’était pas écoulée, l’eau bouillait dans les gamelles et l’on y mettait le café, quand du côté de Camaron et sur la route même que nous venions de quitter, deux ou trois d’entre nous signalèrent quelque chose d’anormal.

 

La poussière montait vers le ciel en gros tourbillons. A cette distance et sous les rayons aveuglants du soleil, il n’était pas facile d’en distinguer davantage. Pourtant nous n’avions rencontré personne en chemin, et, si quelque mouvement de troupe avait dû se produire sur nos derrières, on nous en eût avertis ; tout cela ne nous présageait rien de bon.

 

Le capitaine avait pris sa lorgnette. – « Aux armes ! l’ennemi ! » - s’écria-t-il tout à coup. Et, en effet, avec la lorgnette, on les apercevait fort bien. C’étaient des cavaliers, coiffés du chapeau national à larges bords, ils avaient, selon la coutume, déposé leur veste sur le devant de la selle, et allaient ainsi en bras de chemise.

 

Comme nous l’apprîmes plus tard, depuis plusieurs jours déjà une colonne de libéraux, forte de 2 000 hommes, tant cavaliers que fantassins, et commandée par le colonel MILAN, était campée sur les bords de la Joya, à environ deux lieues de notre ligne de communication, guettant le passage du convoi. Une chose les avait attirés surtout : l’annonce de trois millions en or monnayé, enfermés dans les fourgons et que le Trésor dirigeait sur Puebla pour payer la solde des troupes assiégeantes. Grâce à leur parfaite connaissance des lieux et à l’habileté vraiment merveilleuse qu’ils déploient pour couvrir leurs marches, au camp de Chiquihuite on ne soupçonnait même pas la présence d’une pareille force sur ce point. Par contre toute la campagne étaient remplies de leurs éclaireurs. Aussi la compagnie n’avait pas encore quitté Paso Del Macho, que déjà notre marche était signalée et 600 cavaliers montaient en selle pour nous suivre. Ils nous accompagnèrent toute la nuit, à certaine distance et à notre insu. On avait compté nos hommes ; on les savait peu nombreux ; craignant eux-mêmes que leur position n’eût été éventée, les mexicains avaient résolu de nous enlever pour ne point manquer le convoi.

 

Au premier cri d’alarme, on donne un coup de pied dans les gamelles, on rappelle en grande hâte l’escouade de la fontaine, on recharge les bêtes et moins de cinq minutes après, nous étions tous sous les armes. Pendant ce temps, les mexicains avaient disparu. Evidemment une embuscade se préparait sur nos derrières ; le mieux était en ce cas de revenir sur nos pas et de chercher à voir de plus près l’ennemi auquel nous avions affaire.

 

Nous marchions depuis plus d’une heure sans avoir même aperçu l’ennemi.

 

Sorti l’un des premiers de l’école de Saint Cyr, jeune encore, estimé de ses chefs, adoré de ses soldats, le capitaine DANJOU était ce que l’on appelle un officier d’avenir. Grièvement blessé en Crimée et resté manchot du bras gauche, il s’était fait faire une main articulée dont il se servait avec beaucoup d’adresse même pour monter à cheval. Autant que son courage que son courage, ce qui le distinguait surtout, c’était cette sûreté, cette promptitude du coup d’œil qu’on ne trouvait jamais en défaut. Ce jour-là, il portait sur lui une carte du pays, très complète, dressée à la main par les officiers de l’Etat-Major français, et qu’il consultait souvent. A quelque distance, en face de nous, coulait la rivière, profondément encaissée entre ses deux bords à pic et gardée sans doute par un ennemi nombreux ; s’engager davantage pouvait paraître dangereux ; il nous fit faire volte-face et tendre de nouveau vers Camaron.

 

A peine avions nous fait quelques pas, nous aperçûmes tout à coup, sur un monticule à droite et en arrière de nous, les cavaliers mexicains massés, sabres au poing et s’apprêtant à charger. Ils avaient remis leur veste de cuir sur les épaules et nous les reconnûmes très bien, le coup de feu de leur vedette les avait appelés. A cette vue, le capitaine DANJOU, ralliant les deux sections et l’escouade de l’arrière-garde, nous fait former le carré pour mieux soutenir la charge ; au milieu de nous étaient les mulets ; mais les deux maudites bêtes, pressées de tous côtés et regrettant leur ancienne liberté d’allures, sautaient, ruaient, faisaient un train d’enfer ; force nous fut de leur ouvrir les rangs, et elles partirent au triple galop dans la campagne ù elles n’allaient pas tarder à être capturées.

 

Les ennemis avaient sur nous l’avantage du lieu, car le terrain, plat et dégarni aux abords de la route, favorisait les évolutions de leur cavalerie ; au petit pas, ils descendirent le coteau, se séparèrent en deux colonnes afin de nous envelopper, et parvenus à 60 mètres, fondirent sur nous avec de grands cris.

 

Le capitaine avait dit de ne point tirer ; aussi les laissions nous venir sans broncher, le doigt sur la détente ; un instant encore, et leur masse comme une avalanche, nous passait sur le corps ; mais au commandement de feu une épouvantable décharge renversant montures et cavaliers, met le désordre dans leurs rangs et les arrête tous net. Nous continuions le tir à volonté. Ils reculèrent.

 

Sans perdre de temps, le capitaine nous fait franchir la route sur la gauche et remontait jusqu’à Camaron. Outre que cet obstacle devait arrêter l’élan de la seconde charge, nous espérions atteindre les bois, dont on apercevait la lisière à 400 ou 500 mètres de là, et sous leur couvert regagner Paso del Macho sans encombre. Le tout était d’y arriver.

 

Par malheur, une partie des mexicains nous avaient déjà tournés par le Nord-Est de l’hacienda ; les autres avaient essayé de franchir la haie de cactus, mais les chevaux pour la plupart s’étaient dérobés. Une seconde fois nous nous formâmes en carré, et comme les assaillants étaient moins nombreux, comme ils ne chargeaient plus avec le même ensemble, nous soutînmes cette attaque encore plus résolument que la précédente. Ils reculèrent de nouveau.

 

Cependant notre situation devenait critique. Rejoindre les bois, il n’y fallait plus songer. L’hacienda, au contraire était peu éloignée ; avec du sang froid, du bonheur aussi, nous pouvions nous y réfugier et tenir derrière les murs, jusqu’à l’arrivée probable d’un secours.

 

Le parti du Capitaine fut bientôt pris : sur son ordre, nous mettons la baïonnette au canon, puis à notre tour, tête basse nous fonçons sur les cavaliers groupés devant nous ; mais ils ne nous attendent pas et détalent comme des lièvres. Si le mexicain fait preuve souvent en face des balles d’un courage incontestable, et même un peu fanfaron, il semble que tout engagement à l’arme blanche soit beaucoup moins de son goût.

 

Du même élan, nous franchissons la distance qui nous sépare de la ferme et nous pénétrons dans le corral ; puis chacun s’occupe d’organiser la défense. L’ennemi ne se voyait plus ; terrifié de notre impétuosité toute française, il s’était réfugié de l’autre côté du bâtiment. A défaut de portes depuis longtemps absentes, nous barricadons tant bien que mal les deux entrées avec des madriers, des planches et tout ce qui tombe sous la main.

 

Nous avions songé d’abord à occuper la maison toute entière, mais nous n’en eûmes pas le temps ; d’ailleurs nous n’étions pas en nombre. Déjà l’ennemi, revenu en avant, avait envahi les deux premières chambres du rez-de-chaussée par où l’on communiquait avec l’étage supérieur. Une seule restait libre, située à l’angle Nord-Ouest et ouvrant à la fois sur le dehors et sur la cour. Nous nous hâtames d’en prendre possession.

 

Dans l’intérieur du corral et à gauche de la seconde entrée s’élevaient deux hangars en planches, adossés à la muraille : le premier complétement fermé et à peu près intact ; l’autre, celui du coin, tout ouvert, à peine abrité d’un toit branlant et soutenu par deux ou trois bout de bois portant sur un petit mur de briques crues à hauteur d’appui. En face, à l’angle correspondant, un hangar semblable avait existé autrefois, mais la charpente avait disparu, et il ne restait plus que le soulèvement de briques, à demi ruiné ; au même endroit s’ouvrait dans le mur d’enceinte une brèche déjà ancienne, assez large pour laisser passer un homme à cheval.

 

Par les soins du capitaine DANJOU, une escouade fut placée à chacune des entrées ; deux autres occupèrent la chambre avec mission de surveiller les ouvertures du bâtiment qui donnaient sur la route ; une autre fut chargée de garder la brèche. Un moment on voulut créneler le mur qui faisait face aux portes d’entrée ; mais il était si épais, si bien construit de paille, de sable et de cailloux, qu’on n’y put percer que deux trous, à grand peine, personne n’y demeura. Enfin le sergent MORZICKI, un polonais, fut envoyé sur les toits avec quelques hommes pour surveiller les mouvements de l’ennemi. Le reste de la compagnie prit place en réserve entre les deux portes, ayant l’œil à la fois sur les quatre coins de la cour et prêt à se porter partout où le danger deviendrait trop pressant.

 

Ces dispositions prises, nous attendîmes fièrement l’attaque ; il pouvait être en ce moment neuf heures et demie.

 

Jusque-là, on avait tiraillé de part et d’autre, échangé quelques coups de feu, mais sans que l’ennemi en prit occasion pour s’engager à fond. Au contraire, il semblait hésiter à commencer l’attaque, et nous n’étions pas loin de croire qu’il se retirait. Nous fûmes vite détrompés.

 

MORZICKI venait d’être aperçu tandis qu’il avançait sur les toits, au dessus des chambres occupées par l’ennemi. Un officier mexicain, son mouchoir blanc à la main, s’approcha lui-même jusqu’au pied du mur extérieur et, parlant en bon français, au nom du colonel Milan, nous somma de nous rendre : « nous étions trop peu nombreux, disait-il ; nous allions nous faire inutilement massacrer ; mieux valait nous résigner à notre sort et déposer les armes, on nous promettait la vie sauve.

 

MORZICKI était descendu pour nous apporter les propositions de l’ennemi ; le Capitaine le chargea de répondre simplement que nous avions des cartouches et que nous ne nous rendrions pas.

 

Alors le feu éclata partout à la fois ; nous étions à peine un contre dix, et si l’attaque eût été dès lors vigoureusement conduite, je ne sais trop comment nous eussions pu y résister. Heureusement, nous n’avions affaire qu’à des cavaliers ; forcés de mettre pied à terre, embarrassés par leurs larges pantalons de cheval, peu habitués d’ailleurs à ce genre de combat, ils venaient séparément ou par petits groupes s’exposer à nos balles cylindriques qui ne les épargnait pas : nous savions tirer.

 

Calme, intrépide au milieu du tumulte, le capitaine DANJOU semblait se multiplier. Je le reverrai toujours avec sa belle tête intelligente où l’énergie se tempérait si bien par la douceur ; il allait d’un poste à l’autre, sans souci des balles qui se croisaient dans la cour, encourageant les hommes par son exemple, nous appelant par nos noms, disant à chacun de ces nobles paroles qui réchauffent le cœur et rendent le sacrifice de la vie moins pénible, et même agréable, au moment du danger. Avec de pareils chefs je ne sais rien d’impossible.

 

Vers 11 heures, il venait de visiter le poste de la chambre et lui-même avait reconnu qu’on n’y pourrait tenir longtemps, quand regagnant la réserve, il fut atteint d’une balle en pleine poitrine ; il tomba en portant la main sur sa blessure. Quelques-uns de nous coururent pour le relever, mais le coup était mortel ; le sang sortait à flots de sa poitrine et ruisselait sur le sol. Le sous-lieutenant VILAIN lui mit une pierre sous la tête ; pendant cinq minutes encore ses yeux hagards roulèrent dans leurs orbites, il eut deux ou trois soubresauts, puis son corps se raidit, et il expira sans avoir repris connaissance.

 

Quelques temps avant de tomber, il nous avait fait promettre que nous nous battrions tous jusqu’à la dernière extrémité : nous l’avons tous juré.

 

Le sous-lieutenant VILAIN prit le commandement qui, comme titulaire, lui revenait de droit ; petit, fluet, les cheveuux blonds frisés, presqu’un enfant, il sortait des sous-officiers et n’avait que six mois de grade : un brave cœur du reste, et qui ne boudait pas devant le danger.

 

Vers midi, on entendit au loin la voix du clairon. Nous n’avions pas encore perdu tout espoir et nous pûmes croire un moment que des français venaient à notre secours ; déjà même ; frémissants de joie , nous nous apprêtions à sortir du corral pour courir au devant de nos camarades ; soudain battirent les tambours, ces petits tambours plats des mexicains, au roulement rauque et plat comme celui du tambour de basque, jouant une sorte de marche sautillante, toute différente de nos airs français et à laquelle nous ne pouvions plus nous méprendre.

 

C’était l’infanterie du colonel MILAN qui s’annonçait ; laissée le matin dans le campement de la Joya, avertie plus tard du combat engagé à Camaron, elle venait ajouter le poids de ses armes dans une lutte déjà trop inégale.

 

Nous nous regardâmes sans mot dire ; dès ce moment nous avions compris que tout était perdu et qu’il ne nous restait qu’à bien mourir. Pour comble de malheur, le vent ne portait pas dans la direction de Paso del Macho, d’où le capitaine SAUSSIER et ses grenadiers, entendant la fusillade, n’auraient pas manqué d’accourir à notre aide.

 

Cependant MORZICI avait été vu de nouveau, et pour la seconde fois, le chef des mexicains nous fit sommer de nous rendre. Le sergent était encore tout bouillant de la lutte ; ivre de poudre et de colère, il répondit en vrai soldat, par un mot peu parlementaire, mais qui du moins ne laissait pas de doute sur nos intentions ; puis il se hâta de descendre et traduisit sa réponse au sous-lieutenant VILAIN qui lui dit seulement : « Vous avez bien fait, nous ne nous rendrons pas ».

Vers deux heures et demie, le sous-lieutenant VILAIN revenait de visiter le poste de la brêche et traversait la cour en diagonale dans la direction des grandes portes, quand une balle partie du bâtiment, l’atteignit en plein front. Il tomba foudroyé. Pêle-mêle avec les morts, car il n’y avait aucun moyen de le secourir, les blessés gisaient à la place même où ils étaient tombés ; mais tandis qu’on entendait au dehors ceux des mexicains gémir et hurler de douleur, tour à tour invoquant la vierge ou maudissant Dieu et les Saints, les nôtres par un suprême effort, en dépit de leurs souffrances, restaient silencieux. Ils eussent craint, les pauvres garçons, d’accuser ainsi nos pertes et de donner confiance à l’ennemi.

 

Nous n’avions rien mangé ni bu depuis la veille ; les provisions s’en étaient allées avec les mulets ; nos bidons étaient à sec car, en arrivant à Palo Verde, nous les avions vidés dans les gamelles qu’il fallut renverser ensuite, et grâce à notre retraite précipitée, nous n’avons pas eu le temps de les remplir de nouveau ; enfin dans le ravin, nous n’avions pu trouver d’eau. Seule au départ, l’ordonnance du Capitaine portait en réserve dans sa musette, une bouteille de vin que monsieur DANJOU lui-même, au moment d’organiser la résistance, avait distribuée entre les hommes. A peine y en avait-il eu quelques gouttes pour chacun, qu’il nous versa et que nous bûmes dans le creux de la main.

 

Aussi la soif nous étreignait à la gorge et ajoutait encore aux horreurs de notre situation ; une écume blanche nous montait aux coins de la bouche et s’y coagulait ; nos lèvres étaient sèches comme du cuir, notre langue tuméfiée avait peine à se mouvoir, un souffle haletant, continu, nous secouait la poitrine ; nos tempes battaient à se rompre et notre pauvre tête s’égarait ; de telles souffrances étaient intolérables. Ceux-là seuls peuvent me comprendre qui ont vécu sous ce climat malsain et qui connaissent par expérience le prix d’un verre, d’une goutte d’eau.

 

A la vérité, ce n’était guère le temps de nous apitoyer sur nous-mêmes ou sur les souffrances de nos camarades. Il fallait avoir l’œil tourné vers tous les points à la fois : à droite, à gauche, en avant, vers les fenêtres du bâtiment, vers les brèches de la cour, car partout on voyait briller les canons des fusils et de partout venait la mort. Les balles, plus drues que grêle, s’abattaient sur le hangar, ricochaient contre les murs, faisaient voler autour de nous les éclats de pierre et les débris de bois. Parfois un de nous tombait, alors le voisin se baissait pour fouiller ses poches et prendre les cartouches qu’il avait laissée.

 

D’espoir, il n’en restait plus ; personne cependant ne parlait de se rendre. Le porte-drapeau MAUDET, un vaillant lui aussi, avait remplacé VILAIN ; un fusil à la main, il combattait avec nous sous le hangar, car les progrès de l’ennemi ne permettaient plus de traverser la cour et de communiquer des ordres aux différents postes. Au fait, il n’en était pas besoin, la consigne était bien connue de tous : tenir jusqu’au bout, jusqu’à la mort.

 

Vers cinq heures, il y eut un moment de répit ; les assaillants se retiraient les uns après les autres comme pour obéir à un ordre reçu et nous pûmes reprendre haleine. Tout bien compté nous n’étions plus qu’une douzaine.

 

Au dehors, le colonel MILAN avait réuni ses troupes autour de lui et les haranguait : sa voix sonore arrivait jusqu’à nous, car tout autre bruit avait cessé, et à mesure qu’il parlait, sous le hangar, un ancien soldat de la compagnie, BARTHOLOTTO, d’origine espagnole, tué raide à côté de moi quelques instants plus tard, nous traduisait mot à mot son discours.

 

Dans le langage chaud et coloré qui fait le fond de l’éloquence espagnole, MILAN exhortait ses hommes à en finir avec nous : il leur disait que nous n’étions qu’une poignée, mourant de soif et de fatigue, qu’il fallait nous prendre vivants, que s’ils nous laissaient échapper, a honte serait pour eux ineffaçable ; il les adjurait au nom de la gloire et de l’indépendance du Mexique et, leur promettait bien haut la reconnaissance du gouvernement libéral. Quand il eut fini, une immense clameur s’éleva et nous apprit que l’ennemi était prêt pour un nouvel effort. Toutefois avant d’attaquer, MILAN nous fit adresser une troisième sommation ; nous n’y répondîmes pas.

 

L’assaut repris plus terrible que jamais ; l’ennemi se précipitait sur toutes les ouvertures à la fois. A la grande porte le caporal BERG seul restait debout, il fut entouré, saisi par les épaules, par le cou, enlevé ; l’entrée était libre, et les mexicains s’y jetèrent en foule. Nous cependant, de notre coin, nous enfilions le mur en longueur ; tous ceux qui se montraient dans cette direction faisaient aussitôt demi-tour ; en moins de dix minutes, il y eut là plus de vingt cadavres en monceau qui obstruaient le passage et arrêtait l’élan des nouveaux venus.

 

Sous le hangar, nous tenions toujours ; la poitrine haletante, les doigts crispés, sans répit chargeant notre carabine, puis l’armant d’un geste inconscient et fébrile, nous réservions toute notre attention pour viser. Chacun de nos coups faisait un trou dans leurs rangs, mais pour un de tué, dix se présentaient.

 

Depuis le matin, je n’avais rien perdu, fut-ce un seul moment, de mon sang froid, ni de ma présence d’esprit ; tout à coup je pensai que j’allais mourir. Souvent j’avais entendu dire que, dans le péril extrême, l’homme revoit passer en un instant, par les yeux de l’esprit, tous les actes de sa vie entière. Pour ma part, et bien qu’ayant fait la guerre je me fusse trouvé parfois dans des circonstances assez difficiles, jamais je n’avais rien observé de semblable. Cette fois il devait en être autrement. Ce fut comme un de ces éclairs rapides, qui par les chaudes nuits des tropiques, précurseurs de l’orage, déchirent subitement la nue et, courant d’un pôle à l’autre, illuminent sur une étendue immense les montagnes et les plaines, les forêts, les villes et les hameaux ; pendant la durée de quelques secondes à peine, chaque détail du paysage apparaît distinct en son lieu, puis la nuit reprend tout. Ainsi mon passé m’apparut soudain. Je revis mon beau et vert pays de Périgord et de Mussidan, où j’étais né, si gentiment assis entre ses deux rivières, tout embaumé de l’odeur de ses jardins, et les petits camarades avec qui je jouais enfant. Je me revis moi-même jeune soldat, engagé aux zouaves, bientôt partant pour la Crimée, blessé dans les tranchées ; prenant part à un des premiers à l’assaut du Petit Redan, décoré ! Je me revis plus tard en Afrique, entré aux Chasseurs à pied et faisant « parler la poudre » avec les arabes ; puis, en dernier lieu, rendant mes galons de sous-officier pour faire partie de la nouvelle expédition et visiter cette terre de Mexique où j’allais laisser mes os.

 

En effet, l’issue pour nous n’était plus douteuse. Acculés dans notre coin comme des sangliers dans leur bauge, nous étions prêts pour le coup de grâce. De moment en moment, un de nous tombait, BARTHOLOTTO d’abord, puis LEONARD.

 

Je me trouvais entre le sergent MORZICKI, placé à ma gauche, et le sous-lieutenant MAUDET à ma droite. Tout à coup MORZICKI reçut à la tempe une balle partie du coin de la brèche ; son corps s’inclina et sa tête inerte vint s’appuyer sur mon épaule. Je me retournai et le vis face à face, la bouche et les yeux grands ouverts :

 

  • MORZICKI est mort, dis-je au lieutenant.

  • Bah ! fit celui-c froidement, un de plus ; ce sera bientôt notre tour.

     

Et il continua de tirer.

Je saisis à bras le corps le cadavre de MORZICKI, je l’adossai à la muraille et retournai vivement ses poches pour voir s’il lui restait des cartouches ; il en avait deux, je les pris.

 

Nous n’étions plus que cinq : le sous-lieutenant MAUDET, un prussien nommé WENSEL, CATTEAU, CONSTANTIN, tous les trois fusiliers, et moi. Pourtant nous tenions l’ennemi en respect ; mais notre résistance tirait à sa fin, les cartouches allaient s’épuisant. Quelques coups encore, il ne nous en resta plus qu’une chacun ; il était six heures environ, et nous combattions depuis le matin.

 

  • Armez vos fusils, dit le lieutenant, vous ferez feu au commandement, puis nous chargerons à la baïonnette, vous me suivrez.

     

Tout se passa comme il l’avait dit.

 

Les mexicains avançaient, ne nous voyant plus tirer ; la cour en était pleine. Il y eut alors un grand silence autour de nous ; les blessés même s’étaient tus ; dans notre réduit, nous ne bougions plus, nous attendions.

 

« en Joue ! feu ! » dit le sous-lieutenant ; nous lachâmes nos cinq coups de fusils, et lui en tête, nous bondîmes en avant baïonnette au canon.

 

Une formidable décharge nous accueillit, l’air trembla sous cet ouragan de fer, et je crus que la terre allait s’entr’ouvrir.

 

A ce moment le fusilier CATTEAU s’était jeté en avant de son officier et l’avait pris dans ses bras pour lui faire un rempart de son corps ; il tomba frappé de dix neuf balles.

 

En dépit de ce dévouement, le sous-lieutenant fut également atteint de deux balles : l’une au flanc droit, l’autre qui lui fracassa la cuisse droite.

 

WENSEL était tombé lui aussi, le haut de l’épaule traversé mais sans que l’os eut été touché ; il se releva aussitôt.

 

Nous étions encore trois debout : WENSEL, CONSTANTIN et moi. Un moment interdits à la vue du sous-lieutenant renversé, nous nous apprêtions cependant à sauter par dessus son corps et à charger à nouveau ; mais déjà les mexicains nous entouraient de toutes parts et la pointe de leurs baïonnette effleuraient nos poitrines.

 

C’en était fait de nous, quand un homme de haute taille, aux traits distingués, qui se trouvait au premier rang parmi les assaillants, reconnaissable à son képi et à sa petite tunique galonnée pour un officier supérieur, leur ordonna de s’arrêter, et d’un brusque mouvement de son sabre releva les baïonnette qui nous menaçaient :

 

  • « Rendez-vous ! » nous dit-il.

  • « Nous nous rendrons, répondis-je, si vous nous laissez nos armes et notre fourniment, et si vous vous engagez à faire relever et soigner notre lieutenant que voilà blessé. »

     

L’officier consentit à tout, puis comme ces premiers mots avaient été échangé en espagnol : « parlez-moi en français, me dit-il, cela vaudra mieux, sans quoi ces hommes vont vous prendre pour un espagnol, ils voudront vous massacrer, et peut-être ne pourrais-je pas me faire obéir… ».

 

Cependant l’officier parlait à l’un de ses hommes ; il se retourna et me dit : « Venez avec moi. » Là-dessus il m’offrit le bras, donna l’autre à WENSEL blessé, et se dirigea vers la maison ; CONSTANTIN nous suivait de près.

 

Je jetai les yeux sur notre officier que nous laissions par derrière.

 

  • Soyez sans inquiétude, me dit-il , j’ai donné ordre pour qu’on prit soin de lui ; on va venir le chercher avec un brancard. Vous-mêmes comptez sur moi, il ne vous sera fait aucun mal.

     

Pour dire vrai, je m’attendais à être fusillé, mais cela m’était indifférent, je lui dis :

  • Non, non, reprit-il vivement, je suis là pour vous défendre.

     

Au moment même où, sortant du corps du logis, nous debouchions sur la route, toujours à son bras, un cavalier irrégulier fond sur nous avec de grands cris et lâche des deux mains sur WENSEL et sur moi deux coups de pistolet ; sans mot dire, l’officier prend son revolver dans sa ceinture, ajuste froidement et casse la tête au misérable qui roule de sa selle sur la chaussée ; puis nous continuons notre route sans nous occuper autrement de lui.

 

Nous étions arrivés dans un petit pli de terrain, à quelque distance de l’hacienda, où se tenait le colonel MILAN et son état-major.

 

  • C’est là tout ce qui reste ? demanda-t-il en nous apercevant. On lui répondit que oui et, ne pouvant contenir sa surprise, « Pero non son hombres, s’écria-t-il, son demonios ! ». Ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons ! Puis s’adressant à nous en français : « Vous avez soif, messieurs, sans doute. J’ai déjà envoyé chercher de l’eau. Du reste ne craignez rien, nous avons déjà plusieurs de vos camarades que vous allez revoir ; nous sommes des gens civilisés, quoi qu’on dise, et nous savons les égards qui se doivent à des prisonniers tels que vous. »

     

Au lendemain du combat, le caporal BERG, prisonnier avec ses camarades survivants, écrivait à son Chef de Corps ces simples mots :

 

  • « La Troisième du Premier est morte, mon Colonel, mais elle en a assez fait pour que, en parlant d’elle, on puisse dire, elle n’avait que de bons soldats. »

     

Au mois d’Août, 12 prisonniers furent rendus, les autres avaient succombé à leurs blessures.

 

Caporal MAINE

 

 

Nota bene:

 

Le caporal Maine écrit que le capitaine DANJOU “avait été grièvement blessé en Crimée”.

 

En réalité, le 1er mai 1853, au cours d’une expédition topographique en Algérie, il perd la main gauche à la suite de l’explosion de son fusil.

 

Il remplaça cette main par une prothèse articulée en bois et s’en servait avec beaucoup de dextérité au point comme le dit encore le caporal MAINE: “de s’en servir avec beaucoup d’adresse même pour monter à cheval”.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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