« L’homme est né libre et partout il est dans les fers » Jean-Jacques Rousseau.        

« J’embarquai sur le « Napoléon Bonaparte ». Le vaste navire quittait son point d’attache, passait doucement au milieu de ses congénères encore immobiles, sortait du port. L’aventure commençait pour moi, je me sentais libre comme jamais. J’allais devenir légionnaire ! »

Pour le commun des mortels, le fait de s’engager dans l’armée, de surcroît dans les rangs de la Légion étrangère, correspond à l’aliénation même de sa liberté ! Or celle-ci est, ou semble être, un droit fondamental, et si cela n’est pas le cas, les autres droits n’existent pas.

Si nous disons que la liberté semble être un droit fondamental c’est simplement parce qu’il n’existe pas de liberté absolue, car l’homme n’échappe pas aux contraintes naturelles qui lui sont imposées : physiques, maladie, mort, besoin de se nourrir, conditions météo, froid, chaud, environnement, gravitation universelle…

Quand Jean-Jacques Rousseau prétend que « renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa condition d’homme », il se réfère tout naturellement à la liberté civile, c’est-à-dire la liberté que l’homme s’est choisie en passant de l’état de nature à l’état de société. C’est ce que Rousseau appelait le pacte social, par lequel chacun de nous, renonce à sa liberté naturelle pour gagner une liberté civile. L’établissement d’un ordre social au service de l’intérêt général est la résultante des clauses de ce pacte social puisque l’aliénation totale de chaque associé, avec tous ces droits, à toute la communauté, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous. Mais l’homme n’aliène pas au sens propre (il ne donne ni n’échange) son droit naturel, mais comprend très bien que le pacte social est la condition sine qua non de l’existence de son droit naturel.

Liberté, liberté chérie, des gens sont prêts à se battre et à mourir pour elle, pour la préserver. Pour certains, respecter des horaires, rendre des comptes, obéir à des ordres est vécu comme une atteinte à leur liberté. Dès lors qu’on leur impose des contraintes sociétales, ils se rebellent ou se braquent. D’autres, bien au contraire, se sentent plus en sécurité lorsqu’on leur fixe des règles, ils ont besoin de repères.

C’est vraisemblablement dans cet état d’esprit qu’il faut envisager la liberté du légionnaire, car « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est la liberté » (JJR – Livre I-ch8).

La loi du plus fort – celle d’un renard libre dans un poulailler libre – n’est pas admissible, à moins, à moins que cette force se transforme, pour ne plus être physique mais morale. La force est transformée en droit et l’obéissance en devoir. Il ne s’agit pas ici de soumission ou d’esclavage du genre : « je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira et que tu observeras tant qu’il me plaira aussi. »  Non. Un contrat sans échange entraine sa propre nullité.

Vivre en sécurité peut être considéré comme une des principales aspirations de l’être humain. C’est d’ailleurs devant une nature devenue hostile, qu’il s’est organisé socialement, abandonnant ipso facto sa liberté naturelle. Donc il existe comme une contradiction, un paradoxe, car cette liberté de faire ce qu’on veut repose sur son contraire, la sécurité, et l’observation de règles acceptées, parce que choisies.  Par l’observation des lois l’homme retrouve sous forme de libertés politiques son indépendance naturelle et il doit recouvrer, par le bon usage de la raison, les biens dont il jouissait à l’état de nature. Par ailleurs, l’homme qui vit en société connaît la moralité, la justice, la vertu, imposées par la vie même en société. L’homme à l’état de liberté naturelle ignore ces principes dont il n’est pas doté par la nature. « moralité et vertu sont des biens aussi précieux que le bonheur lui-même » proclamait Kant, l’homme sauvage les ignore. C’est seulement en se soumettant aux lois que l’homme peut y accéder.

L’homme qui va devenir légionnaire s’engage souvent pour rompre avec une vie qu’il ne supporte plus, ou mal, au plan social, familial, moral, économique… coupé de ses origines il s’attache à la Légion, à ses camarades, à ses chefs. Il vit alors pleinement sa liberté de choisir, de devenir   un autre homme ou redevenir un homme parmi les hommes, de se constituer un nouvel univers en abandonnant, certes, une part de sa liberté naturelle, pour atteindre cette liberté que procure la vie dans une société faite de règles acceptées librement. Cette liberté permet à ces hommes venus des quatre coins du globe, coupés de leurs racines, n’ayant ni caractère, ni culture, ni idéaux communs et dont les motivations sont souvent floues, car ils viennent pour rompre avec leurs passés, cherchant de meilleures raisons de vivre, et confusément, la solidarité, la camaraderie, la considération, la liberté de choisir et d’entrer de plain-pied usant de leur libre arbitre, dans le premier modèle de société politique décrit par Rousseau : la famille. La grande famille légionnaire par laquelle il va adopter et être adopté par la France par le biais du concept qu’est la devise des képis blancs « Légion Patriat Nostra », car il se donne librement à la France et la sert avec honneur et fidélité.

Commandant (er) Christian Morisot