Par Jacques Weygand (Capitaine au 1er Régiment étranger de Cavalerie).

Préface

Le sort m'a fait naître dans un milieu – je pourrais presque dire dans un monde – où tous les hommes étaient militaires.

Rien ne m'a donc semblé plus naturel que de servir à mon tour dans cette carrière où tant de figures familières m'avaient précédé, et, maintenant que j'en puis juger avec un peu de recul, je sais que ce choix était bon et que le métier des armes était celui qui convenait le mieux à mon caractère. Je lui dois le privilège d'avoir passé ma jeunesse dans une atmosphère limpide et d'avoir senti vibrer à l'unisson du mien des cœurs exaltés par l'école d'énergie, de courage et d’humilité qu'était alors l'Armée et, particulièrement, l'Armée d’Afrique.

Le souvenir de ces années s'est gravé profondément en moi et le temps n'a pu l'affaiblir. Seul, le fardeau de 1940, si lourd pour nos enthousiasmes, aurait pu l'étouffer un moment, mais au-delà de la passagère défaillance, la France a déjà jugé et, si nos doctrines étaient surannées et nos armes désuètes, du moins nos soldats ont-ils souvent été à la hauteur de l’impossible tâche et cela nous permet de conserver intacts le trésor de nos souvenirs et le germe de nos espérances.

Des diverses phases de ma vie d'officier, ce sont les six années passées au Régiment Etranger de Cavalerie qui ont laissé en moi l'impression la plus forte et j'ai tenté d'en évoquer dans ces pages l'extraordinaire ambiance. Sans doute, ma peinture de la Légion, assez différente de celle que la légende a popularisée, semblera-t-elle décevante à certains lecteurs. Mon but, en dépouillant le modèle des oripeaux dont on le revêt habituellement, est d'en mieux montrer la grandeur, dans la nudité de sa vie de labeur et de danger et dans le vertige de sa farouche mystique. 

Plus tard, j'essaierai d'évoquer ce que sont les officiers des Affaires Indigènes et des Goums du Maroc, dont j'ai partagé pendant six ans l'existence, et de décrire la tâche que poursuivent avec une foi tenace des centaines d'entre eux, acharnés à gagner à la France la confiance des tribus hier encore rebelles.

Par-dessus tout, je voudrais dire l'Afrique, l'Afrique, terre sauvage et grandiose, qui ne nous lâchait plus quand nous avions goûté ses philtres ! Quelle passion nous avions pour elle et quelle dévotion profonde cachaient les masques de scepticisme ou de moquerie, derrière lesquels s'abritait notre pudeur ! Il n'y a pas d'autre mot : nous aimions l'Afrique et, après les flammes sans lendemain qui brûlaient par à-coups notre jeunesse, son irrésistible appel se faisait à nouveau entendre et nous renvoyait vers la solitude des blockhaus avancés ou des pistes du sud.

Mais que l'on ne s'y trompe pas ; l'épanchement sentimental ne sera pas mon fil conducteur. Au lieu de mener le lecteur des cimes de la Montagne Berbère aux ruines de Smara, la ville mystérieuse qui fascina Vieuxchange et finit par le tuer, je le conduirai par des routes plus banales. Dans ce décor qui n'est plus à l'échelle humaine, l'être le mieux équilibré risque de perdre pied. Les problèmes de la vie quotidienne, les contingences du métier, tout s’estompe et parait méprisable, tandis que s'impose comme une hallucinante obsession    l'énigme de la destinée humaine.

Certains, à l'exemple d'un Charles de Foucauld ou d'un Ernest Psichari, demandent à la re1igion l'apaisement de leur âme ; mais leur sort demeure exceptionnel et 1a commune mesure n'est pas là. « Simple pion sur l'échiquier du Roi », le soldat doit conserver ses forces intactes pour le service du pays et son devoir est un maître trop exigeant pour lui permettre de s'enivrer de cet air pur.

A d'autres l'extase ou l'abandon ; à d'autres les destins exceptionnels. A lui les âpres besognes chaque jour répétées.

A lui les rudes veilles, la main crispée sur la crosse du fusil et l'oreille aux aguets !

Bonne lecture !

Note :

Jacques Weygand semble n’avoir publié que quelques récits, peut-être à compte d’auteur ou destinés à un public spécialisé. De possibles homonymies avec le général Maxime Weygand ont probablement freiné la visibilité de Jacques Weygand.