Oueah, qui s'écrit aussi Weah est une petite ville de la république de Djibouti où était implantée l'escadron de reconnaissance de la 13ème Demi-Brigade de la Légion Etrangère.

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Située à 40 kilomètres à l'Ouest de la capitale, elle surplombe la route nationale 1 qui relie Djibouti-ville à l'Ethiopie.

A l'époque du récit qui suit, en contrebas de la ville d'Oueah, les Forces françaises stationnées entretenaient un poste militaire constitué d'un escadron de la Légion, le poste "Bruno de Sairigné".

En plusieurs phases, Alviero FEDELI nous offre une page d'histoire de la Légion, un régal qui sent bon le sable chaud...

Commandant (er) Christian Morisot

Note de l'auteur: Ce récit est basé sur des faits réels, toute ressemblante avec des situations et des personnages existants ou ayant existé n’est absolument pas fortuite. Les noms ont toutefois été changés pour, d’une part préserver l’anonymat si important dans l’institution légionnaire, et d’autre part laisser à chacun des acteurs et des lecteurs le plaisir de deviner qui peut bien se cacher derrière chaque pseudonyme. Merci à tous ceux qui par leurs confidences et souvenirs  ont permis de reconstituer cette belle page de la petite histoire de l’escadron de reconnaissance de la 13e demi-brigade de Légion étrangère.

PHASE 1 : L’idée se met en place.

Le capitaine Laurent avança jusqu’à l’emplacement prévu pour le commandant des troupes, au milieu de la place d’armes de l’escadron, s’arrêtant dans un garde-à-vous impeccable. Tout en rendant le salut à son adjoint qui lui présentait l’unité rassemblée, il observait le dispositif. Les légionnaires étaient parfaitement immobiles, dans des tenues impeccables et regroupés par pelotons rigoureusement alignés par les maréchaux des logis de service. Pourtant quelque chose lui gâchait le plaisir, et ce depuis deux ans. Toute cette rigueur légionnaire était perdue : la place d’armes en forte pente et parsemée de trous et de rochers affleurants rendait les toits aléatoires et ruinait les perspectives des alignements.

Il passa le dispositif en revue, accompagné par son adjoint. Depuis deux ans il n’avait pas pu s’y faire : cette simple opération, par ailleurs fort agréable car elle symbolisait son commandement, était restée un exercice à risques : comment regarder chaque légionnaire dans les yeux, alors qu’à tout moment un trou ou une bosse, érigés en véritables obstacles de manœuvre, pouvaient vous faire trébucher et vous couvrir de ridicule ? Et que dire de la remontée à l’opposé, où le cavalier qu’il était prenait une allure d’alpin remontant vers le sommet ?

Pourtant il en avait fait des dossiers pour demander à ce que l’unité bénéficie d’un lieu de rassemblement digne de ce nom : chaque fois il se heurtait à l’intransigeance budgétaire du service du génie. Ah, le service du génie… quelle engeance ! Pas plus tard que trois mois auparavant, le colonel de la DMT avait déclaré, lors d’une réunion : « Je veux bien m’occuper de la piscine d’Oueah mais il est hors de question que nous détruisions le toit : la Légion l’a construit, elle n’a qu’à le détruire ! ». C’était tout dire sur les rapports entre l’escadron et le génie.

Finie l’inspection et remises les troupes à la disposition des chefs de peloton, Laurent convoqua le capitaine Hubert, officier adjoint, et l’adjudant Graziani, adjudant d’unité.

Dans le bureau, après que les deux subordonnés se soient présenté réglementairement, il prit la parole : « Mettez-vous au repos, mes seigneurs ! Je vous ai faits venir car je voudrais que vous réfléchissiez sur comment obtenir une place d’armes digne de ce nom. Le génie ne veut pas et le régiment a d’autres soucis et d’autres priorités, ce n’est donc pas la peine de regarder de ces côtés. Présentez-moi un projet qui tienne compte des difficultés de financement. J’en parlerai à mon successeur, car je quitte le commandement cet été et je ne veux pas lui laisser un bébé de cette taille sans qu’il soit au courant et consentant. On en reparlera après la saint Georges et Camerone. Si vous n’avez pas des questions, vous pouvez disposer. ».

En sortant du bureau du capitaine, l’officier adjoint et l’adjudant Graziani arboraient une mine plus que dubitative.

« Du travail pour rien en perspective », dit l’officier, « Faire plus avec moins, c’était encore possible, mais dans ce cas il s’agit de faire tout avec rien. Dans ce projet, il ne s’agit pas de gagner du temps, il s’agit de ne pas en gaspiller en pure perte. Alors, mon lieutenant, je vous propose que vous, qui avez un bon sens artistique et maniez les crayons avec maestria, dessiniez une vue d’artiste du dernier projet que nous avons présenté, vous savez, le carré avec les trois mâts. Ca aura l’avantage de donner une vision plus concrète de la réalisation et de la présenter dans son contexte. Nous verrons bien ce que l’ancien en pense. Comme-ça nous ne perdrons pas beaucoup de temps ». C’est ainsi que Graziani hérita, sans bien s’en rendre compte, d’une mission pharaonique, digne de l’épopée bâtisseuse de la Légion.

Quelques mois plus tard, dans son bureau, le capitaine Bruno, qui avait succédé à Laurent à la tête de l’escadron, recevait au rapport son adjudant d’unité. Après l’entretien plus formel, destiné à avoir une bonne connaissance de ses subordonnés, portant comme pour les autres sous-officiers sur l’emploi, la situation de la famille, les problèmes éventuels tant personnels que professionnels, le commandant d’unité entreprit Graziani sur « sa  fameuse » place d’armes.

« Si je ne m’abuse, c’est vous qui êtes à l’origine de cet excellent projet, mon lieutenant. Je vous en félicite. Je ne vois pas encore comment nous pourrions le financer : mes premiers contacts avec le génie m’ont bien fait comprendre qu’il ne fallait pas compter sur eux. Ils nous ont dans le nez depuis l’affaire de la piscine. Nous devons d’ailleurs commencer à en démolir le toit. Mais je tiens beaucoup à cette idée, alors je vous remercie de vous y engager avec autant de détermination. Je suis sûr que vous saurez la mener à bien. Dans la limite des moyens financiers de l’unité, je promets de vous aider, mais ne vous attendez pas à des miracles. Avez-vous des questions ? »

Surpris d’être désigné comme volontaire, l’adjudant Graziani ne broncha pas. Interprétant son silence comme une hésitation, le capitaine reprit : « …évidemment, si vous pensez que c’est impossible … ». La moustache de Graziani frémit : « Mon capitaine, il n’y a pas de mission impossible pour la Légion. Où il y a la volonté, il y a un chemin. Celui qui veut cherche un moyen, celui qui ne veut pas, trouve une excuse. Donnez vos ordres et l’escadron les exécutera ! ».

« Je n’en attendais pas moins de vous, mon lieutenant. Le 1er février 1988 l’escadron aura 20 ans. C’est l’âge de raison et ce sera une excellente occasion de faire d’une pierre deux coups : fêter nos vingt ans et notre place d’armes. Vous avez carte blanche, dans la limite du raisonnable, et dix-huit mois. Au travail !».

Graziani en sortant du bureau n’en menait pas large : une chose était de débiter toute une série de poncifs sur la « débrouillardise légionnaire » en restant au garde-à-vous et une autre était la mise en œuvre effective de cette qualité… Mais à chaque jour suffit sa peine, pensa-t-il en se rendant à la popote dans le but de se remettre de ses émotions.

 

A suivre...