Monsieur Guy Paris pourrait aujourd’hui être de ces inconnus qui pendant plusieurs années ont pourtant assuré une fonction primordiale au sein de notre Institution des Invalides de la Légion Etrangère de Puyloubier.

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Heureusement, avant de quitter son emploi et de prendre une retraite bien méritée après 42 ans de service, il eut l’idée géniale d’écrire un livre, de quoi permettre, telle une bouteille à la mer, de remettre en mémoire et de découvrir encore aujourd’hui, son action concrète pour accompagner les anciens légionnaires et leur éviter l’incontournable désœuvrement dans un endroit isolé et toutes ses dérives.

Pour sa réalisation, il avait demandé à plusieurs directeurs de l’Institution d’écrire un petit mot qui serait bien en place dans son livre, une forme de parrainage pour ce « compte-rendu » et aussi une manière pour ce civil de confirmer sa place au milieu de ces militaires en activité de service. Monsieur Paris était en fait un observateur quant à l’évolution d’une institution unique au monde qui hébergeait les Anciens de la Légion étrangère au soir de leur existence dont certains d’entre eux n’avaient aucun moyen pour survivre dans une société civile qui les ignorait, service légionnaire accomplit.

Ainsi donc j’écrivais cet article intitulé : « Monsieur Paris » qui nous fait découvrir ce « civil » qui avait pris à bras le corps de donner à ces Anciens légionnaires une raison de vivre en faisant d’eux des artistes qui s’ignoraient…

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 Monsieur Guy Paris est entré à l’Institution des Invalides de la Légion Etrangère en 1957 pour une petite durée, de quoi apprendre aux anciens légionnaires un passe-temps qui leur permettrait de leur faire oublier, par une activité occupationnelle de graves blessures physiques et morales.

L’aventure durera 42 ans pendant lesquels monsieur Paris a fait montre d’une intégration remarquable et remarquée. Pour mémoriser ces années, il écrit un livre sur ce passage au domaine capitaine Danjou à Puyloubier. Cet observateur civil nous apprend beaucoup sur les directeurs de l’Institution qui ont marqué à différentes époques, cette remarquable maison où solidarité active n’est pas un vain mot.

D’excellents artistes sont morts dans la misère alors même que certains autres, médiocres ont eu un succès mondial, mondain et financier. Le jeune homme qui venait de terminer son service militaire ne se posait pas ce genre de question quant à prévoir son avenir d’artiste. Pour lui, vivre son art était une joie même si cela devait l’amener dans de sombres voies de garage où la lumière de l’esprit brille peu et où parfois, l’inspiration aboutit à des extravagances artistiques.

La vie, tout jeune, lui avait appris que pour pouvoir vivre son art et de son art, il lui fallait abandonner un peu de sa liberté de création au profit de certaines contraintes, indispensable obligation pour survivre dans une société où il n’est peu ou pas admis de vivre en marge. Sous quelle forme pouvait-il s’engager professionnellement en plaçant cet art au centre de sa vie et de sa profession, tout en étant conscient ne pas être un génie mais bien un homme à la recherche du beau travail au profit du bel ouvrage ?

Peu avant 1954, la Légion avait regroupé sa cohorte de grands blessés, victimes de la guerre d’Indochine, au château dit « du Général », vaste propriété de 220 hectares sise sur la commune de Puyloubier, au pied de la montagne « Sainte Victoire » si chère à Paul Cézanne qui l’a rendue célèbre. Elle avait trouvé l’endroit idéal pour que ses fidèles serviteurs marqués dans leur chair et sans doute dans leur tête, puissent vivre à l’abri d’autres aléas de la vie, entre eux, chez eux et non chez les autres.

Mais l’oisiveté étant la mère de tous les vices, l’idée de trouver des occupations se faisait jour ; encore fallait-il trouver des moniteurs pour ouvrir des ateliers qui restaient à imaginer, à construire et à mettre en œuvre dans l’enceinte du domaine, permettant la réinsertion de ces hommes marqués par les guerres.

C’est ainsi que la Légion étrangère fit appel à ce tout jeune artiste au nom capital, Paris.

Pour Guy Paris, c’était l’occasion de vivre de son art même si, en contrepartie, cela signifiait pour lui la perte d’un peu de sa liberté créative en tant qu’artiste indépendant.

Monsieur Paris, comme tous l’appelaient, accepta le challenge et se mit à réaliser les conditions de ce qui allait devenir une des plus intéressantes activités du Domaine. C’est tout naturellement que sous sa patte, l’atelier de céramique, cet art issu de la conjonction de la terre et du feu, a vu le jour dans ce riche paysage de Provence si bien chanté par Mistral et si propice à la création. Petit à petit, monsieur Paris réussit le tour de force de faire de nos anciens des santonniers et artistes céramistes, sous l’œil expert du maître, patient et généreux, qui leur offrait son savoir-faire, sa jeunesse et son enthousiasme de créateur.

Notre jeune artiste devenu professeur semblait, pour un temps, dégagé des contingences matérielles. Un seul danger guettait : le possible glissement vers les fantasmes d’une reconnaissance artistique, devant se plier malgré tout au conformisme commercial. Il faut bien manger pour vivre et l’enfermement dans une bulle égocentrique, sans aucune possibilité d’en sortir.

Heureusement, pour l’Institution et pour les pensionnaires de l’atelier, monsieur Paris avait contracté le virus du beau travail au profit du bon travail.

C’est ainsi que cet homme, profondément humain et témoin de la vie en communauté des anciens légionnaires, parvint à devenir un véritable pilier de l’Institution qui l’employait. La satisfaction des différents directeurs qui s’y sont succédé et qui l’appréciaient à sa juste valeur n’était pas feinte. Ce jeune homme d’alors, à la surprise de tous, réussit à gérer parfaitement et d’une main habile et généreuse cet espace d’une importance capitale, qui offrait aux pensionnaires la conviction salutaire d’être utiles et d’exister encore pour quelqu’un, grâce à lui et à une activité artistique, quelquefois apprise un peu à leur corps défendant. Ce « civil » sut, par son travail, sa discrétion, la qualité des relations humaines tissées, s’imposer et trouver parfaitement sa place au milieu des légionnaires. Il comprit l’esprit de cette Légion qui le considéra comme l’un des siens en lui attribuant la distinction de légionnaire d’honneur, ce titre tant envié.

Aujourd’hui, retraité après 42 ans au service de la Légion étrangère à Puyloubier, monsieur Paris nous dit à travers ce livre, ce qui fut sa vie, consacrée à son art et aux anciens légionnaires dont il avait l’amitié, la responsabilité et aussi la confiance.

Artiste de cœur, il précise à qui peut ou veut l’entendre qu’il aspire désormais à faire ce qu’il veut, quand il veut et à la vitesse qu’il veut… Mais en réalité c’est ce qu’il a fait toute sa vie durant, malgré les contraintes imposées.

Sculpter pour se nourrir revient à travailler par nécessité, mais également pour son propre plaisir et c'est ainsi que l’artiste doit se réaliser. L’Institution des Invalides de la Légion Etrangère (IILE) lui a offert une forme de liberté doublée d’une indiscutable sécurité avec la possibilité de pérenniser son travail. Cette clé est celle d’une existence réussie, La Boétie ne disait-il pas que : « La réussite était la laisse de la servitude volontaire ?"

Monsieur Paris, comme tout artiste qui se respecte, veut atteindre de nouveaux horizons dans la pratique de son art. Ce retraité se sent aujourd’hui libre pour réaliser ce plongeon dans l’inconnu et dans le mystère qui lui dicte sa vocation. C’est une énergie remuante comme le vif argent. Ce sont les élans qui font les grands artistes de ce monde.

Monsieur Paris, légionnaire d'honneur et artiste distingué par le titre de « Meilleur ouvrier de France », impose le respect par une belle œuvre au service de nos anciens légionnaires.

Il a mon amitié et mon estime pour ce bout de chemin que nous avons fait ensemble sur la route de la solidarité légionnaire.

Merci l’Artiste. 

Commandant (er) Christian Morisot