Cher André,
Tu me demandes de bien vouloir faire la préface de ton livre « testament ». Livre testament ? André Paltrié est décédé le 22 octobre 2016. Artiste confirmé par de nombreux grand prix dont celui de Rome, pied-noir d’origine, il avait la passion et l’amour de la Légion au point d’offrir de nombreuses œuvres qui se retrouvent en particulier à Puyloubier et au 4ème Etranger.

Je mesure à sa juste valeur l’honneur que tu me fais en exprimant ainsi toute la considération que tu portes sur la justesse de mon analyse qui disséquera avec de pauvres mots l’ensemble de ton œuvre soudée à la passion qui a dévoré toute ta vie.
Brosser en quelques lignes André Paltrié est une épreuve de force ou le prétentieux d’un tel exercice ne se justifie que par l’engagement et l’opiniâtreté de vouloir rendre lisible un personnage complexe hors du commun des mortels.
André a mené toute sa vie durant et en pleine liberté une carrière de sculpteur et de peintre sans réellement laisser la priorité aux lumières des projecteurs de la renommée. Aujourd’hui, il ressent le besoin de laisser dans la mémoire collective, le souvenir d’un artiste complet qui maîtrise plusieurs facettes de l’Art. La crainte de se voir trop vite placé dans les oubliettes le motive et l’incite à publier un livre qu’il présente en quelques mots :
«Il me semble, dit-il, indispensable de faire passer un message, après ma disparition physique de ce monde : peut-être qu’avec ce livre, mes petits-enfants et les générations «Paltrié» à venir, se diront que leur ancêtre était un sacré peintre-sculpteur. Peut-être aussi, l’oublieront-ils, n’est-il point vrai que l’on est réellement mort que lorsque nous ne sommes plus dans la mémoire des vivants ? Ce qui me semble important de dire et d’expliquer : «que toute ma vie, j’ai suivi comme fil conducteur de me faire plaisir et d’intéresser ceux que j’aime. Ce point de vue courtise l’idée que je me fais de l’éternité.»

C’est ainsi qu’André partage avec ses proches ses œuvres au point de donner l’impression qu’il est devenu le spectateur de son propre vécu.
André ne peint et ne sculpte que parce qu’il aime ! Que parce que c’est en lui, que parce qu’il possède «in petto » une force créatrice qui lui permet d’exprimer ses élans artistiques, mais c’est aussi inconsciemment, pour lui, un défi permanent.
Dans une fuite en avant d’une réalité sordide, ses peintures et ses dessins sont une façon d’exprimer ses tourments, d’extérioriser ses émotions, d’alimenter ses sentiments, une véritable force vive, une sorte de drogue ; qu’un malicieux pied de nez au conventionnel rend tout naturellement humain.
Son contact avec les jeunes est éloquent. C’est l’expression révélatrice de sa grandeur d’âme. Il explique qu’il leur faut exister dans le monde de l’Art afin de rencontrer des personnes magnifiques, des puissances bienveillantes, moyen indispensable à leur évolution, indispensables bagages pour différencier la mode de ce qui est moderne et éternel.

Toute l’œuvre d’André tend, avant tout, à sa réalisation et à l’affirmation de soi, là, où d’autres subissent. Cet homme qui aime dire qu’il a beaucoup reçu de la vie, oublie volontairement de préciser qu’il a surtout beaucoup donné !
André fait sien l’aphorisme que l’on doit à Charlie Chaplin : «la mécanisation qui apporte l’abondance nous a laissé le désir. Notre science nous a rendus cyniques. Notre intelligence nous a voulu durs et brutaux. Nous pensons trop, nous ne savons plus sentir.» Ne plus sentir l’image est fabrication de regard.
Jean-Paul Jouary dans une étude : « l’art paléolithique : réflexions philosophiques » posait une question embarrassante : « Est-ce parce que les hommes étaient de plus en plus intelligents qu’ils ont pratiqué l’Art, ou bien parce que nos ancêtres ont pratiqué l’Art qu’ils sont devenus humains ?» Quant à Balzac, celui-ci avec beaucoup de lucidité s’interrogeait : « entre les pauvretés de la richesse et les richesses de la pauvreté, l’artiste n’a-t-il jamais balancé ?». Ainsi, si la grande majorité des artistes aujourd’hui se réfère à la valeur marchande de ce qu’ils vendent, André lui, fait partie de ceux qui disent très haut : «que l’Art existait bien avant le pognon.»

André Paltrié c’est surtout une stricte observation de la nature, un regard pur et humble sur la réalité des formes, des couleurs, des attitudes, c’est une passion sans aucune complicité parasite et intellectuelle. Pour lui longtemps, la rigueur du dessin a été le fil d’Ariane qui lui permet encore aujourd’hui toutes les audaces.
Son amour de l’Art, il le met au service de la force de l’émotion, il vit ses œuvres comme il vit sa vie. Il sculpte l’humain de l’intérieur comme si ses sculptures et peintures résultaient d’une introspection. Tout ce qu’il entreprend est axé autour de l’instantané et l’instinctif.
Pas d’influence particulière, pas de maître à penser pour ce passionné du bel ouvrage. Ses sculptures, en particulier, affichent des personnages aux mouvements figés, expriment, mieux que ne savaient le faire les mots, les qualités de cet artiste qui possède, à ne pas douter, la clé mystérieuse qui lui permet d’avoir, parfois de son vivant, de côtoyer les anges...
Comment ne pas conclure en disant qu’André Paltrié donne à voir notre humanité.
Merci l’Artiste.
Commandant (er) Christian Morisot