Officiers ayant porté le Képi blanc,

La fidélité légionnaire se manifeste de multiples façons. Elle peut être visible, collective, inscrite dans le rite et la commémoration. Elle peut aussi être plus silencieuse, plus intérieure, mais non moins exigeante. C’est cette fidélité-là, éprouvée par le temps, la distance et la réflexion, que nous vous invitons à partager.

À l’occasion de la Saint Antoine, vous êtes invités à vous retrouver les 15 et 16 janvier 2026 au sein de la Maison mère à Aubagne, lieu de mémoire, de passage et de rassemblement pour ceux qui ont servi sous le Képi blanc.

Le texte qui suit est celui d’un ancien officier de Légion. Il n’est ni un manifeste, ni une justification, mais un témoignage personnel, lucide et exigeant, sur le sens de l’engagement, de la fidélité et du silence. Il interroge ce qui demeure, lorsque l’on a servi, lorsque l’on s’est éloigné, et lorsque l’on continue pourtant à porter la Légion en soi.

Puisse cette lecture nourrir la réflexion, le respect mutuel et l’esprit de fraternité qui nous rassemblera à Aubagne.

 

« La fidélité ne s'affirme vraiment que, lorsque qu'elle défie le temps ».

 Christian

Alors que les portes de l'océan atlantique viennent de se refermer; que celles de la mer des Caraïbes  s'ouvrent devant la proue de mon voilier, et dans l'attente, dans le port de Charlottesville sur l'île de Tobago que les vents alizés se renforcent, il m'apparaissait  opportun que je répondisse à ton dernier courriel pour ne pas apparaître irrespectueux ou indifférent à ton égard. Quand de plus tu soulignes dans celui-ci certains traits de ma personnalité qu'il me faut expliciter ou même justifier si non réfuter.

Mais tout d'abord, Christian, en préambule, je tenais à souligner le profond respect et l'admiration que j'ai à ton égard pour ton action et ton engagement lors de ton passage à l'institution de Puyloubier, puis actuellement pour stimuler la cohésion des anciens Officiers issus des képis blancs. Je l'écris sans arrière-pensée laudatrice, tant il vrai que jamais je n'aurais pu accepter de tels postes et surtout comme toi y mener un semblable dévouement, une pareille abnégation un tel sens de l'altruisme et de la générosité. Mais bien entendu, personne n'est surpris tant ta gentillesse a marqué ceux des "anciens" qui t'ont côtoyé et que le vocable "fidélité" prend avec toi toute sa valeur et son acception.

Il m'a pourtant fallu attendre dix-sept ans pour te l'écrire.

Peut-être n'aurait-il pas fallu que j'utilisasse ce blog pour te répondre, mais en fait, ce que tu m'écris " tu es doté d'un égoïsme indécrottable, " d'autres me l'ont déjà signifié, et reproché de n'être jamais "réapparu" depuis mon départ de la maison mère en 1995, et d'en chercher la signification ou les raisons.

Et donc, à travers ces lignes, c'est aussi à tous ceux qui s'étonnent de mon "silence" que je fais réponse. 

Bien entendu, en exergue, je pourrais indiquer que les réponses sont données ou du moins sous-tendues dans le livre que j'ai commis et dont tu m'as fait l'honneur de citer sur ce blog.

« Celui qui ne sait pas parler à ses amis, qui craint de se livrer à ses réflexions, et de passer un instant avec lui-même, regarde du même œil la solitude et la mort. »

*

Partir sans se retourner, c'est ainsi qu'a toujours été mon attitude et mon crédo sans pour autant marquer mon ingratitude, ma défiance ou mon désintérêt à l'égard de l'institution. Je lui suis trop redevable de ce qu'elle m'a transmis, de ce qu’elle m’a appris. Ce que je suis, je le lui dois. C'est à l’aune de ce qu'elle m'apporté, que je peux encore présentement poursuivre mon engagement sur les mers et les océans, transcender et déléguer auprès de mes jeunes équipiers les valeurs que m'a inculquées l'institution. 

« La mer est ton miroir. Tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame. »  Charles Baudelaire

Ce n'est pas par égoïsme ou vanité que je ne renoue pas un contact avec le "maison mère", mais par crainte ou par appréhension d'altérer l'image que je garde de la « Légion ». Telle une femme qu’on aime, on ne peut admettre que celle-ci vieillisse, change, et que sa beauté ne soit plus celle qui nous conquit. Je sais que c'est inéluctable et la finalité de la vie, mais je la crains et la redoute.

Je voudrais vous livrer une anecdote, bien que c'en ne soit pas une pour moi.

Il y a un an, je fus contacté sur internet par un de mes anciens légionnaires que j'avais eu comme tireur AML alors que j'étais Mdl/C, Chef de peloton au sein du 1er Escadron. Je gardais présent à l'esprit et dans ma mémoire l'image d'un jeune garçon de 20 ans, sportif, dynamique, qui rapidement devint caporal (brigadier), puis Sous-Officier. Il m'invita à le rencontrer chez lui et  me présenta sa femme à qui il avait souvent entretenu de mon existence.

Quelle ne fut pas ma déconvenue (litote), ma tristesse, ma déception. J'avais devant moi un homme fatigué, usé et dont le tour de taille révélait un sérieux embonpoint. Je ne sais pas s'il remarqua dans mon regard mon désappointement que pourtant, je fis effort de dissimuler, mais très vite il m'indiqua qu'il avait eu un accident de la circulation et qu'il avait depuis un peu engraissé. Je passai la soirée en leur compagnie, mais la joie que je m'étais faite de retrouver mon "légionnaire" fut évanescente. Je faisais des efforts pour animer des souvenirs communs, mais le cœur n'y était pas.  J’en souffris presque. Pourtant il me fallait être réaliste, et voir que vingt-cinq années séparaient notre dernière rencontre. Et que si je rentrais encore dans mon uniforme de sous-officier et courrait quinze kilomètres sans fatigue, ce n’était pas le cas de tous.

 Je trouvais prétexte pour les quitter en les assurant sur une prochaine visite. Que je ne fis point. Ce fut la seule fois que je renouais avec un "ancien".

J'ai aussi peur de devoir admettre que je ne suis plus "un jeune» malgré les longs footings quotidiens et les immuables "compétitions" avec les équipiers en faisant de sorte qu'ils continuent de voir "la pointure de mes chaussures". Et que l’image que je pourrais montrer ne fut plus celle que mes anciens compagnons ont connue. Cela peut s'apparenter à une fuite en avant ou sur la crainte d’un devenir ! C'est cela aussi le sens de mon engagement sur les mers et les océans en cherchant chaque fois à affronter la colère de Neptune et les tempêtes d’Éole, peut être en souhaitant qu'un jour ou une nuit celui-ci m'emportât dans ses flots.

J'ai besoin de sentir le souffle du vent sur le visage et d'être frappé par les embruns. Je ne peux rester trop longtemps contemplatif et inactif, J’ai besoin de ressentir le choc sourd des lames venant frapper la carène du voilier.

Mon appétence ne peut se satisfaire bien longtemps du grincement d'une amarre dans un port  ou du clapot d'un mouillage.

Avec mes jeunes équipiers, à bord de mon voilier, pas de temps mort, de longues journées d'oisiveté, d'inaction et de farnienté, et j'ai besoin de ce stimulus permanent, c'est le ferment de ma vie.

Je veux vivre libre. Je ne m'enfuis pas, je vogue sur les mers, c'est tout le sens de ma liberté. J'abhorre cette société dans laquelle je ne me suis pas intégré, et n’ai aucune empathie vers ses citoyens que je ne comprends pas.

Je ne peux être en harmonie au sein d'une société conduite à une addiction téléphonique cellulaire et I-pap-pod, phagocytée par les débilités télévisuelles et dont les personnalités préférées sont représentées par, un saltimbanque ex-tennisman et fraudeur du fisc, un ex-pousseur de ballon coup-débouleur, expatrié en Espagne et un acteur de cinéma inconnu, nouvellement impulsé par un film anémiant et démagogique. Mon expérience de chef d'entreprise m'a fait découvrir une société d'irresponsables, dont l'assistanat est érigé en modèle social, entretenu par la dette que les français ont semble-t-il découvert lors de la perte du crédit financier de la France., Nous sommes au pays de : « Touches pas à mes avantages acquis » et aux fantasmes subliminaux du "toujours plus".

Heureux qui comme Ulysse

A fait un beau voyage

Heureux qui comme Ulysse

A vu cent paysages

Et puis a retrouvé après

Maintes traversées

Le pays des vertes vallées

Par un petit matin d'été

Quand le soleil vous chante au cœur

Qu´elle est belle la liberté

La liberté.

Georges BRASSENS

Si ce regard que je porte sur moi-même, sur les autres et notre société, je ne l'ai pas couchée dans mon livre, c'est qu'il m'a fallu quelques expériences pour l'analyser et le compiler.

Il est un second point que je voudrais vous livrer mais qui pourrait s'avérer polémique. Et je pourrais apparaître aux yeux de certains comme excessif dans mon appréciation et mes propos. Mais je veux être exhaustif et expliciter toutes les raisons qui ont conditionné et contribué à mon effacement et à ne pas me rendre entre autres aux commémorations du combat de Camerone, dont, pourtant, mon voilier porte fièrement le nom. Cette raison je l'avais anticipée lors de mon séjour au sein des forces de protection de l'ONU durant le conflit en Ex-Yougoslavie et le décris dans mon livre.

Extrait : "Comment en est-on arrivé là ? Par quels compromis et quels renoncements, une troupe formée à l'aune des plus belles vertus militaires a-t-elle pu être ainsi humiliée ?"

Tout au long de son histoire la Légion a eu à s'adapter à son époque, et depuis trois ans, elle s'est considérablement transformée dans ses structures comme dans ses mentalités. Mais il était difficile d'imaginer qu'elle fût confrontée à un tel bouleversement.

Car ici, à Sarajevo, le légionnaire est placé dans une situation de quasi-otage

La Légion, en échangeant son képi blanc contre un casque bleu a dû, comme le reste de l'armée française adapter son savoir-faire aux nouvelles missions que lui confiait la France dans le cadre de son engagement au sein des forces de l'ONU.

Mais autant au Cambodge la mission des légionnaires sur le terrain était conforme à l'esprit dans lequel ceux-ci sont formés et fidèle aux valeurs forgées par les anciens qui ont fait de la légion étrangère une arme spécifique pour un combat unique, autant à Sarajevo, l'aspect particulier de certaines missions auxquelles sont confrontés nos cadres et légionnaires les contraint à adopter une attitude nouvelle et souvent antinomique avec les traditions qui sont les leurs.

Bien entendu, dans le sens des nouvelles orientations données aux missions des armées, il est inéluctable que ces nouvelles sujétions inhérentes au cadre de l'action, soient prises en compte dans la formation des soldats. Mais la question est de savoir si la Légion étrangère doit être impliquée dans cette mutation ou au contraire garder ses caractéristiques propres ? Peut-être s'agit-il d'une mutation inexorable pour faire face aux nouveaux défis auxquels sont confrontées nos armées et que la Légion ne peut y échapper au risque de disparaître !

Il ne m'appartient pas de dire ce qui est bon ou mauvais pour la Légion. Mais il m'est difficile d'admettre ou d'accepter que nous perdions notre âme dans cette tragédie onusienne. Comment soutenir ensuite le regard de nos légionnaires qui voient à chaque confrontation leurs officiers s'incliner, se soumettre, quand ce n'est pas se compromettre avec les belligérants pour obtenir un malheureux laissez-passer ou pour simplement effectuer une mission humanitaire ? Comment après cette malheureuse expérience, écouter chaque 30 avril au garde-à-vous le récit du combat de Camerone. Ce fait d'armes s'est déroulé en 1863 au Mexique. Quelques dizaines de légionnaires se sont opposés jusqu'au sacrifice à plus de 3000 mexicains pour remplir leur mission.  Cet acte de bravoure, d'abnégation, de courage, reste un exemple des valeurs militaires transmises à toutes les générations de légionnaires qui ont pour devoir d'incarner et de perpétuer ce fait historique.

À l'issue de cette mission en Ex-Yougoslavie la Légion étrangère sera différente."

C'est ce que j'écrivais en 1995. Sans savoir que quelques mois plus tard, sur ce même territoire, des légionnaires allaient hisser un drapeau blanc et remettre leurs armes.

Je n'ai jamais su dire : "Y avais qu'à, fallait que, etc.… » J'essaye toujours de juger à l'aune de ma propre expérience, et donc d’avoir été en situation d'apprécier.

Et là, j'ai jugé et tranché ; avec mon absence et mon silence.

*

Voilà bien longtemps que je n’avais été aussi prolixe et que je me répandisse sur des sujets « personnel ». Mais par respect et considération, pour ceux qui continuent de me conférer leur amitié, je devais enfin lever toutes ambiguïtés sur mon attitude que d’aucuns jugent déroutante. Et leur dire ou du moins leur écrire au travers de cette tribune ouverte aux « anciens KB », que c’est dans le cœur que se mesure la fidélité, et que « Mes fidèles amis  sont souvent ceux qui comprennent mon besoin de solitude et de silence. » 

 

Alain TATARCHOUK