Marchant d’un pas lent sur la plage, je vois la mer et le ciel se confondre à l’horizon qui s’estompe dans une opacité trouble, un pastel monotone, accouplement furtif qui se perd dans l’infini. Mes joues, caressées par les derniers rayons d’un soleil moribond s’enflamment sous les gifles du vent. L’instant est bousculé par le tournoiement des envolées de sable fin, qui créent des figures imaginaires, fantômes familiers… La lune se lève derrière la dune. Mon esprit s’évade, aspiré par une interrogation lointaine, comme attiré par l’espoir d’une aventure, qu’accentuait fortement une impression intime, imprégnée d’une douce odeur de ressac, effluves iodés de vagues houleuses, animations quotidiennes et programmées qu’exécute avec majesté le rythme incessant des marées. Ce parfum enivrant de vent marin, souligne l’irréalité des rêves.

Le mirage brutalement s’évanouit dans un léger brouillard, mariage incestueux de la mer et du ciel avec une dame de leur âge, la Terre. Cette harmonie envoûtante, est la toile de fond d’un théâtre naturel où les acteurs involontaires affichent leur propre jeu de rôle et où s’exprime silencieuse, la nostalgie du temps qui passe. Sempiternelle comédie humaine, source perpétuelle d’inspiration, qui incite les vieilles femmes à se regrouper quotidiennement, sur un banc, en regardant la mer. Ces véritables chefs des familles matriarcales, directrices de conscience d’une société sans fragrance, ne parlent que d’un passé composé de regrets qui ne sait pas se vivre au présent mais qui engage à construire l’avenir.

Ainsi, les jours ressemblent alors aux autres jours…

Je me sens écrasé par le sentiment que « tout n’est qu’une éternelle misère » ; tout n’est qu’impuissance et monotonie...

Alors, Alors !  je me suis mis debout, je sentais qu’il me fallait bouger, partir, vivre une autre vie, changer l’image projetée de mon ombre.

Décision prise, l’aventure peut prendre forme dans une gare, un port, un train ou un de ces grands navires qui halètent d’impatience et qui nous transportent quelque part, n’importe où, avec l’espoir de que les pays visités soient nouveaux, régénérateurs.

Ainsi, je quittais la région de mon enfance un jour de fin décembre un peu avant Noël, animé par la volonté de voir une terre de soleil, dans l’éblouissement fulgurant d’une lumière inconnue.

Je souhaitais de toute mes forces voire le midi du désert qu’incarnait, de façon quasi magique, l’image du légionnaire saharien qui était, dans ma naïveté juvénile, l’exemple de ce que pouvait être la liberté sans horizon.

Décision irrévocable qu’imposaient à mon inconsciente la rêverie provoquée par les écrits de Flaubert : « On peut se figurer le désert, les pyramides, le sphinx, avant de les avoir vus ; mais ce qu’on ne s’imagine pas, c’est la tête d’un barbier Turc accroupi devant sa porte ». Il me fallait aller à la rencontre de ce personnage.

De la terrasse du Bas-Fort « Saint Nicolas » à Marseille, je sentais mon cœur  emporté par une sensation nouvelle devant une ville que je découvrais. Porte millénaire d’aventures, elle palpitait sous le soleil encore estival, riante, avec son port de plaisance bordé de grands cafés pavoisés, ses gens pressés, affairés et bruyants à souhait. Marseille du haut du Bas-fort semblait ivre, avec un accent que tout le monde faisait sonner comme un défi à la morosité. Cette ville attirante transpirait et manquait de soin, elle sentait l’ail ; elle vivait !

Au loin, dans le bassin de la Joliette, les lourds paquebots, le nez tourné vers l’inconnu, attendaient.

Noël, cette fête de la famille arrivait rapidement, nous étions en fin d’année. Ma pensée s’embuait d’un flou nostalgique, je revivais en images le magique symbole de la naissance de l’enfant-Dieu. Un miracle pouvait-il encore avoir lieu ? Après un court séjour lié aux formalités administratives, c’était le départ pour la Corse, début d’une instruction programmée.

J’embarquai la veille de Noël sur le « Napoléon Bonaparte ». Le vaste navire quittait son point d’attache, glissait doucement au milieu de ses congénères encore immobiles, sortait du port. L’aventure commençait pour moi, je me sentais libre comme jamais.

Signe de nativité, je renaissais, je partais pour un avenir prometteur et inconnu. devenir légionnaire. Ce fut un merveilleux Noël, je savais que je ne serais plus jamais abandonné dans la vie. L’image de la sainte famille qui chaque année, en cette période, m’accompagnait dans un moment riche d’émotions, devenait pour moi à jamais, symbole d’amour, de partage et de fraternité : « j’allais devenir légionnaire ! »

Commandant (er) Christian Morisot.