La défense de la Frite :

J'ai imposé à mon épouse de faire des frites comme ma mère les faisait. Je mesure l'horreur pour une femme dont le mari ne jure que par la magie culinaire de sa mère : "ma mère ceci, ma mère cela". Pour faire ses frites, la sainte femme coupait les pommes de terre assez grosses, les cuisait en deux fois, une à feu doux pour rendre le cœur tendre et une autre à grand feu pour dorer. Cette cuisinière, hors norme ajoutait une noisette de graisse de bœuf qui changeait complétement le goût. Aujourd'hui encore je reste marqué par ces souvenirs datant de ma petite enfance : "limande fraichement pêchée, marinant au four (elle débordait de la poêle) avec échalotes et vin blanc", "langues et joues de morue aux petites pommes de terre nouvelles (Bintjes bien sûr)", et toute la cuisine du dimanche que nous faisait ma mère, digne héritière de recettes de ses grands-mères où la frite trônait !

Accompagnez-moi donc dans cette périlleuse défense d'une cause un peu folle mais indispensable au moral de nos concitoyens qui deviennent de plus en plus tristes et stressés à cause de cette alimentation qui sculpte les corps et entretien une santé physique au détriment de celle d’un solide moral, indispensable aliment de notre intelligence et de notre convivialité partagée.

Loin de vouloir plaisanter, l’affaire est plus sérieuse qu’il n’y parait. Originaire du nord de la France, voisin immédiat de nos amis belges, il me vient le souvenir précieux de moments de petits bonheurs, quand je pense au cornet de frites dégustées sur la plage, alors que la faim me tiraillait de sa morsure animale. La frite, c’est le repas idéal du plat pays qui est le mien, le “légume” le plus utilisé de l’alimentation nordiste.

C’est le plat le plus simple à faire, il suffit de découper des patates, le reste va de soi dans l’huile chaude. Voilà pour la recette.

Je me souviens, gosse, d’une rumeur qui commençait à circuler pendant la “récré” : “il parait qu’il y aura des frites à la cantine”. On se passait l’info, l’agitation gagnait les rangs des garçons, les filles étaient déjà un petit peu au régime…

Il faut avoir un esprit bien cruel aujourd’hui, pour enlever à nos enfants la seule chose qui adoucit leurs dures journées d’étude.

Imagine-t-on à sa juste valeur, le degré de stress qu’atteint l’homme et la femme consultant à tous moments leurs téléphones portables, et que les entourent ces risques énormes: le sida, le chômage, la maladie d’Alzheimer, le réchauffement climatique, le racisme, la rue, l’insécurité et bien d’autres périls… par surcroît, trop souvent on se prive de frites à midi, celles que l’on mange entre nous, sans les hommes politiques, les journalistes, les casse-burnes.

« Avoir la frite » n’est-ce pas une expression qui signifie avoir du tonus, de l’entrain ?

Hélas, les frites sont remplacées par le haricot vert sans goût, le stupide poireau, l’abominable brocoli, l’infect navet, le ridicule petit pois, sans évoquer le topinambour de triste mémoire qui revient à la mode. Enfin… tous ces légumes, qui figuraient au menu des gueux, des serfs ou des manants.

Pas un présidentiable n’a accordé, dans son programme, la plus infime place à la défense de la Frite. C’est à désespérer de la République.

Les ados, ceux qui peuvent voter, savent ce qu’ils doivent à la frite. Aujourd’hui, elle est bafouée et calomniée par des ministres inconscients qui parlent santé de l'alimentation à l’école ; beaucoup d’électeurs, de droite comme de gauche, se souvenant de leur enfance, ne voteront pas pour ces détracteurs de la Frite. Cela dit à bien y regarder, au vu du marasme politique, cette cause en vaut bien une autre...

Nous n'avons pas encore fait une association, cela ne saurait tarder, Antoine me propose de l'associer à celle de la "morue du Portugal", tout un programme, au menu : "morue/frites", pourquoi pas ?

C’est aussi cela la Légion, le partage des « cultures »…

Commandant (er) Christian Morisot