UN INSECTE NOMMÉ LÉGION

Tituboea biguttata est l'une des clytrines méditerranéennes les plus communes et les plus répandues, présentant une grande variabilité de son motif dorsal. Cette espèce forme manifestement de nombreuses populations locales qui peuvent également différer légèrement par la forme de l'édéage et des protarses mâles.
L’antipa biguttata variété legionis a été décrite dans une publication de Kocher en 1959 contenant également des descriptions de sous-espèces. Deux spécimens originaux sont répertoriés et portent les étiquettes « holotype » et « paratype », mais celles-ci ont été ajout ées ultérieurement par Jolivet.
KOCHER, UN BRILLANT OFFICIER
Celui qui avait donné ce patronyme à ce chrysomélidé s'appelait Louis Kocher. Né le 15 février 1894 à Monflanquin, dans le Lot-et-Garonne, il choisit très tôt le métier des armes. Sorti de Saint-Cyr en 1914, il est blessé à deux reprises, en décembre 1914 puis en novembre 1916. Prisonnier, il est rapatrié de Bulgarie à la capitulation des Empires centraux.
Sa découverte de la côte dalmate est un élément déterminant dans le déroulement de sa vie future : en effet, le capitaine (depuis 1918) passe le plus clair de son temps dans les Balkans, en Bulgarie, à Constantinople, à Brousse (Asie Mineure), à Belgrade. Il se marie même avec une ressortissante serbe en 1920. Breveté de l'École supérieure de guerre en 1928, il sert jusqu'en 1937 au Maroc avant de rejoindre la France comme chef de bataillon, en 1934. Prisonnier une nouvelle fois de 1940 à 1945, nommé lieutenant-colonel en 1941, il retourne au Maroc dès sa libération et, officier de la Légion d'honneur, titulaire de sept citations, il prend sa retraite deux ans plus tard.
L'HOMME DE SCIENCE
Sa deuxième vie débute alors. Sa carrière militaire avait favorisé son goût de l'observation et lui avait fait découvrir une passion dévorante : l'entomologie. A partir de 1948, il peut réaliser pleinement sa vocation de naturaliste et se consacre à l'étude des coléoptères.
C'est l'exemple, devenu rare, d'un amateur passionné qui, sans formation universitaire, accède au rang de spécialiste mondial grâce à son seul travail. Chef du laboratoire d'entomologie de l'Institut scientifique chérifien de 1948 à 1968, il assume la charge de secrétaire général de la Société des sciences naturelles du Maroc de 1952 à 1963. Il décède le 18 mai 1972 à Villeneuve-sur-Lot, quatre ans après s'y être retiré.
Si c'est sur les rives septentrionales de la Méditerranée qu'il découvre cette passion, c'est au Maroc, durant l'entre-deux-guerres, qu'il se forge une réputation enviable. Ses tournées l'amènent dans le Sud marocain où les compagnies de sapeurs-pionniers de la Légion étrangère parachèvent l'œuvre de pacification de Lyautey : création de routes, réalisation de ponts, etc. Quand il est en opération, il distribue aux légionnaires des petits flacons de chasse avec consigne de ramasser tous les insectes qu'ils trouvent : à la Légion, c'est connu, les lubies des chefs sont sacrées et l'anticonformisme, surtout à cette époque, élevé au rang d'une institution.
« ANTIPA BIGUTTATA LEGIONIS »
Un insecte, inconnu jusqu'alors, se trouve un jour parmi cette manne amassée. C'est un chrysomélidé du Maroc qu'il baptise Antipa biguttata legionis. Louis Kocher précise même dans les Mémoires de la Société des sciences naturelles et physiques du Maroc : ... cet insecte a été trouvé près de Rich, au tunnel de la Légion, d'où le nom que je lui ai donné, mais aussi en hommage à cette troupe d'élite qui a réussi à accomplir là, uniquement à bras d'homme, une œuvre gigantesque rappelée par l'inscription fameuse gravée dans le roc : "La montagne nous barrait la route. L'ordre fut donné de passer quand même. La Légion l'exécuta".

© Thijs Valkenburg
Comment vit donc ce Clytrinae ? Long de six à huit millimètres, c'est « le coucou des fourmis » : installé dans un buisson au-dessus d'une fourmilière, il pond, après accouplement, un œuf qui ressemble à s'y méprendre, à une graine dont sont friands les formicidés. Une fois dans la place, l'œuf éclot grâce à la chaleur ambiante et un cocon se forme. La larve grandit en se repaissant de larves de fourmis. Arrivé à l'âge adulte, le legionis sort de la fourmilière et entame un nouveau cycle de vie...
Ainsi, après une route en 1833, un tunnel en 1928, un bateau en 1939, la Légion donne son nom à un petit insecte « étranger », car ne vivant même pas en France. Quoique du côté de la Maison mère de la Légion à Aubagne, en cherchant bien...
La famille des Clytrinae est représentée par près de 1500 espèces réparties dans le monde entier.
Ils se caractérisent par la tête enfoncée dans le pronatum, le corps cylindrique, parallélépipédique ou ovalaire, les antennes dentées, les hanches antérieures très rapprochées, voire contiguës. Les pattes antérieures des mâles sont hyper développées. Les adultes sont des phytophages stricts, le plus souvent phyllophages. Ils s'attaquent aux jeunes pousses, aux fleurs, aux feuilles tendres et même aux bourgeons. On les observe parfois en masse et ils peuvent provoquer des dégâts dans certaines cultures.
LE TUNNEL DE LA LEGION
Le tunnel de la Légion En 1920, la Légion est au Maroc pour la phase finale de pacification du pays. Inlassablement, les légionnaires marquent le territoire de leur trace. Le plus beau symbole de leur œuvre reste le tunnel de Foum Zabbel, percé au pic et à la pioche dans le granit sur la route du Ziz. Bâti par les sapeurs-pionniers du 3e Régiment étranger, cet ouvrage est toujours mentionné sur les cartes actuelles comme étant « le tunnel du légionnaire ».

Une section du 3e REI posant en 1930 devant le tunnel creusé par leurs anciens © Légion étrangère
Sources : https://www.gbif.org/species/4461954
Soldats de la Légion étrangère – Hachette collections SNC
Illustrations : 1 – L’insecte nommé légion, par Evguenii Ponomarev, illustrateur à Képi blanc